En guise de biographie, je copie-colle l’interview que Nicolas Duval, aka eRatum, a bien voulu m’accorder en 2012.

Texte original ici :
http://eratumphotographie.blogspot.fr/2012/08/interview-damien-poudret.html

eRatum : Bonjour Damien , peux-tu te présenter en quelques lignes ?

Damien : Je suis un photographe lyonnais de 42 ans, autodidacte. Je pratique la photo depuis une dizaine d'années. J'ai cherché à développer mes bases techniques et à me forger une petite culture photographique. Techniquement, la pratique de la photo argentique, de la prise de vue au tirage, m'a énormément appris. En parallèle j'ai pu découvrir quelques grands noms de la photographie "contemporaine classique" : Diane Arbus, Bettina Rheims, Sarah Moon, Helmut Newton, Nan Goldin, et tellement d'autres.

eR : Quel matériel utilises-tu ?

D : Je ne suis pas réellement un geek, je n'ai pas trois tonnes de matériel. J'ai un appareil réflex numérique que je connais plutôt bien, ainsi que l'argentique de mes débuts qui me sert toujours régulièrement, pour certaines prises de vue en N&B. L'important, surtout quand on cherche à photographier des gens, c'est de bien connaître son matériel, pour pouvoir l'oublier et se consacrer à son sujet.

eR : Que recherches-tu à travers cet art ?

D : Avant tout, à me faire plaisir et à faire plaisir aux gens que je photographie. Ensuite, je cherche à provoquer les spectateurs, en m'éloignant des standards de la classique beauté photographique. Parfois j'arrive à glisser un peu d'humour dans certaines photos. Par exemple, dans la petite histoire que j'ai appelée "Fais-moi mal, chéri", l'homme nu a gardé ses chaussettes. J'aime que les gens se demandent pourquoi. J'aime bien prendre les gens à rebrousse-poil. Dans "Closer, darker", il y a quatre groupes de trois photos d'une personne dévoilant son corps, et à chaque fois, plus la photo est prise de près, plus elle est sombre et indistincte. J'aime bien l'absurde, par exemple ce personnage nu, portant simplement des accessoires flashy, dans des souterrains sinistres éclairés de néons blafards, ça n'a pas de sens. Et en même temps, ces photos ont peut-être davantage de signification que les clichés de mode industriels que l'on voit à longueur d'arrêts de bus.

eR : Tu as un univers a part entière toutefois avec beaucoup de nuance dans le/les style(s) avec l'humain au centre de ton ambiance. D'où˘ te vient cette vision que tu as pour l'individu dans son environnement ?

D : Toute psychologie de bazar mise à part, j'aime développer des thèmes tels que l'isolement, l'enfermement, la contrainte, la régression animale, l'idée que des créatures sauvages ou des fantômes, voire des corps oubliés là, habitent les lieux que j'utilise. Parallèlement, j'accessoirise assez peu mes mises en scène, le décor suffit souvent, et de temps en temps j'ajoute un ou deux bidules destinés à souligner l'idée de base. Quant à l'origine de ces thèmes dans mon esprit, c'est plus compliqué et je n'ai pas la réponse. 

 eR : Pourrais-tu nous expliquer ta démarche pour préparer une séance ? 

 D : Il y a une part d'improvisation dans le déroulement d'une séance. Mais j'ai préparé un certain nombre de repères pour cadrer la prise de vue. Tout d'abord, discuter du projet avec les modèles est primordial, autant que possible de vive voix. Cela permet de recueillir les réactions du modèle à propos du thème proposé, et donc de compléter ma préparation. C'est très important d'établir une relation de confiance et de respect entre le modèle et le photographe. Et j'ai besoin de comprendre ce qui motive un modèle pour lui proposer un thème. Les modèles ne sont pas interchangeables, et je fais de mon mieux pour assortir mes idées aux bonnes personnes. Ensuite j'ai en général une idée de lieu, et suivant les cas une idée d'éclairage et de type de prise de vue. Sur la lumière et les cadrages, il faut en général s'adapter une fois sur place, principalement lors des séances en extérieur où les contraintes du lieu peuvent être plus nombreuses que prévu. 

eR : Une photo préférée ? 

D : Pas facile. Je propose cette photo célèbre de Diane Arbus, elle s'est photographiée enceinte, dans un miroir, en incluant sa chambre photographique dans le champ. Le cadrage de guingois, l'expression de la photographe, à la fois mélancolique et interrogative, la représentation d'elle-même déchirée entre sa condition de femme bientôt mère, et celle de photographe à laquelle elle se cramponne, tous ces éléments me touchent beaucoup. 

eR : Quels types de traitement apportes-tu à tes clichés ? Comment as-tu appris ces techniques ? 

D : J'ai beaucoup appris de mon mentor Alain sur le tirage photographique, ainsi qu'à la lecture de l'ouvrage de référence de Philipe Bachelier, La photographie en N&B. Donc, avant tout traitement personnel, j'essaie d'obtenir une image équilibrée, avec la bonne exposition et les bons contrastes, et un travail suffisant sur les hautes et basses lumières. Ce sont les fondamentaux absolus du tirage photographique, sur lesquels j'essaie d'être exigeant. Et les outils informatiques permettent d'avoir la même approche des lumières que les méthodes de tirage argentique en labo. Le tirage argentique est très formateur de ce point de vue. Dans un second temps, il m'arrive d'utiliser des textures ou des trames que j'applique à mes photos, afin d'obtenir certains effets et d'introduire une distance par rapport à la réalité. Mais ce n'est pas systématique. J'ai eu la chance il y a plus de 15 ans d'avoir été initié aux outils informatiques de référence, j'essaie maintenant de transmettre ce que je sais quand j'en ai l'occasion. 

eR : Quelles sont pour toi les motivations pour être photographe ? 

D : Pour moi la photo est mon moyen d'expression. Je ne montre pas forcément un grand nombre de photos, et plus j'avance plus j'ai tendance à ne garder qu'une seule épreuve de chaque séance. Donc ce qui me motive, c'est de continuer à exprimer ce que je ressens, tout en produisant des images techniquement satisfaisantes. 

eR : JC Vandamme a dit "Je crois au moment. S'il n'y a pas le moment, à ce moment-là, il faut arriver à ce moment-là, au moment qu'on veut." Penses tu que c'est la mission d'un photographe?

D : Pas vraiment, en ce qui me concerne. Je photographie assez peu sur le vif, et je n'ai pas le talent d'un Cartier Bresson pour capturer l'instant décisif. A l'inverse je réfléchis à ce que j'ai envie de montrer, le moment importe peu. Toutefois, je mets un peu de moi-même dans les photos que je montre, elles transcrivent donc mon histoire personnelle, en filigranes invisibles.

eR : Quels sont les photographes qui t'inspirent et qui auraient pu influencer ton travail ? 

D : Diane Arbus, par sa quête désespérée de la beauté du genre humain. Martin Parr, pour son omniprésente ironie. Féebrile me bouleverse par ses mises en scène macabres et délicates. D'une certaine façon j'y vois un lien avec le travail de Kate Polin, qui a récemment exposé à Arles et réalise un incroyable travail sur elle-même, et sur la relation à son corps. Helmut Newton, qui a toujours su faire preuve d'une grande liberté dans le domaine extrêmement codifié de la photo de mode. Dorianne Wotton hait la terre entière, en tout cas elle veut bien le faire croire. A la façon de Desproges, elle espère trop des gens pour les supporter médiocres. Bettina Rheims est une magnifique artiste. Je suis scotché par les photos qu'elle a pu faire de personnes célèbres, genre qui pourtant me laisse souvent froid. Elle trouve les failles et les éclaire de sa lumière acide. Ernesto Timor construit un monde poétique très personnel, avec rigueur et constance. Desiree Dolron, pour l'infine délicatesse des portraits qu'elle sait produire. 

eR : Comment réagissent tes modèles quand tu leur annonce ta mise en scène ? 

D : En général, favorablement, car j'essaie de proposer mes mises en scène aux personnes que je sens susceptibles d'accrocher, et dont je suis convaincu qu'elles apporteront quelque chose de substantiel à l'idée de départ. J'ai plaisir à accompagner les modèles dans leur parcours personnel, et parfois à les aider à repousser leurs limites. 

eR : Quels sont tes projets ? 

D : [EDIT 2014] Après quelques mois de pause j'ai envie d'approfondir les thèmes qui me sont chers. Retravailler un thème ne signifie pas forcément se répéter, mais aller plus loin que le survol.

Je caresse aussi le projet de former une sorte de petit groupe d'échange, associatif ou pas, pour confronter nos points de vue, montrer nos photos à des gens sensibles, ni ayatollahs ni geeks du matos.

eR : Pour terminer, as tu une anecdote amusante à nous raconter ? 

D : Récemment, un modèle m'a contacté en me demandant pourquoi je ne faisais pas des "photos classes", au lieu de toujours "faire du gore". Pas sûr qu'on fasse affaire (sourire).